(Source : http://www.polarnoir.fr/livre.php?livre=liv189)Mai 1993, le docteur Lester Sheehan, que sa mémoire est en train de fuir, décide d'entamer le récit de quatre jours de sa vie qui, quarante ans plus tôt, en modifièrent à jamais le cours.
Septembre 1954, le Marshall Teddy Daniels et son nouvel équipier, Chuck Aule, débarquent sur Shutter Island. Une femme s'est évadée de l'hôpital psychiatrique Ashecliffe, réservé aux criminels dangereux, qui occupe à lui seul toute l'île, une sorte d'établissement expérimental :
"En des temps moins éclairé, un patient (...) aurait été condamné à mort. Mais ici, les médecins ont la possibilité de l'étudier, de définir une pathologie, voire d'identifier et d'isoler cette anomalie de son cerveau qui l'a conduit à s'écarter de façon aussi radicale de schémas de comportement acceptables. S'ils réussissent, peut-être qu'un jour viendra où tout écart de ce genre sera totalement éradiqué de notre société."
Rachel Solando a donc disparu, mais le mystère de son incroyable évasion reste entier, matériellement impossible. Teddy et son équipier mènent cependant l'enquête, se heurtant à l'hostilité à peine voilée de la direction de l'établissement.
Et puis il y a cette tempête qui s'annonce, puissante, violente, et qui va bloquer les deux hommes durant quatre jours sur ce bout de terre coupé du monde extérieur...
Dennis Lehane nous entraîne dans une forme de huis clos angoissant dans un milieu bien particulier, celui de l'hôpital psychiatrique. Mais Teddy Daniels est également un homme marqué par la vie qui a connu les horreurs de la guerre en Europe, la libération des camps de concentrations nazis, qui a tué aussi. Plus intimement encore, il souffre de la disparition de sa femme, assassinée, brûlée, dont il n'arrive pas à se remettre. Cette enquête dans le monde de la folie le rapproche inexorablement de ses propres angoisses.
Dennis Lehane met en scène, à la manière d'un thriller de bonne facture, une lente descente aux enfers vers les tréfonds de l'âme humaine, au pays de la schizophrénie. La première partie du roman n'est pas sans rappeler "Vol au-dessus d'un Nid de Coucou" de Ken Kesey (porté à l'écran en 1975 par Milos Forman) par sa description de l'univers psychiatrique. Mais la particularité de l'auteur est aussi de s'attacher aux angoisses de ses personnages, de leur projeter les siennes, et on voit comme souvent le passé resurgir, déterminant le présent.
L'intrigue est solide bien sûr, les dialogues percutants, mais on se demande en cours de lecture s'il ne fait pas un peu traîner les choses, s'il ne laisse pas passer, même, quelques approximations... Ce serait oublier son talent et sa maestria car dans cette exploration des tourments de l'âme, Dennis Lehane nous réserve un final époustouflant qui laisse pantois d'admiration, littéralement ébahi par tant de maîtrise.
Du grand, du très grand Lehane. À lire absolument !
retour à Evangelisti avec :
(même source).L’œuvre de l’auteur italien Valerio Evangelisti démontre, s’il est encore utile de le faire, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier, la science-fiction et le fantastique, sont finalement très perméables. Le personnage récurrent de Pantera apporte une preuve supplémentaire de ce glissement, voire de ce mélange que n’auront pas manqué de remarquer par ailleurs, les lecteurs assidus de l’inquisiteur Eymerich, autre créature d’Evangelisti.
Pantera apparaît pour la première fois dans une nouvelle éponyme au sommaire du recueil Métal Hurlant. Nous y faisons connaissance du personnage, un métis afro-mexicain, qui est à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire un magicien vaudou. Pantera est à peine plus sympathique que l’inquisiteur dominicain. Tout au plus, entre deux exécutions d’un rare sadisme, discerne-t-on chez lui un vague sentiment de compassion pour les victimes des diverses brutes et profiteurs qu’il côtoie. Chargé par les bourgeois d’une petite ville d’exorciser une horde sauvage d’outlaws fantômes qui les hantent, Pantera découvre les dessous glauques de cette cité du Far west. Puis, dans le roman Black Flag, on le retrouve en train de chasser Koger, un homme-loup, vers la fin de la guerre civile américaine. Trahi par ses employeurs, Pantera cherche refuge auprès d’une troupe d’irréguliers sudistes, commandée par les frères James et un anarcho-individualiste (d’où la couleur de la bannière qu’ils arborent). Mais, ce récit ne constitue qu’une des trois lignes temporelles d’un collage prenant pour thème la violence qui emmène également le lecteur immédiatement après le 11 septembre 2001 et vers l’an 3000. Ces deux textes font donc la part belle au fantastique et à la science-fiction. Et si Evangelisti aborde les zones d’ombre de l’Histoire des États-Unis, Pantera use davantage de la psychologie et de sortilèges vaudous que de son colt. Cependant, Anthracite, la nouvelle aventure de Pantera, s’affranchit très nettement de ces codes étrangers à l’univers du polar. Les sorts et gris-gris sont remisés en arrière-plan. Place à la description d’une lutte sociale et politique ; une lutte des classes, sournoise et sans merci. Un combat perdu d’avance…
La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on lit Anthracite, c’est de savoir si ce roman peut se lire indépendamment des aventures précédentes de Pantera. À vrai dire si les allusions à Black Flag ne manquent pas, elles ne constituent aucunement une gêne à la compréhension de l’intrigue. On retrouve évidemment la thématique majeure de l’auteur ; cette violence inhérente à l’espèce humaine qui conduit les hommes à s’entredéchirer au lieu de s’unir, faisant par la même le bonheur de ceux qui les exploitent.
Ici ce thème est juste transposé dans un univers qui emprunte au meilleur du western spaghetti – visionnez Django et consorts pour vous faire une idée de l’ambiance – tout en faisant clairement référence au roman noir. L’argument initial laisse penser que le sujet du roman va se focaliser exclusivement sur l’épisode sanglant des Molly Maguires. En effet, Pantera est engagé, à l’instigation d’une ancienne amie prostituée, par les Molly afin de démasquer et d’abattre le traître qui se cache en leur sein. Rapidement, il s’avère que le propos de Valerio Evangelisti dépasse ce cadre très restreint. En fait, l’auteur nous convie à reconsidérer le rêve américain. Il nous ouvre les yeux sur les forces sociales et politiques antagonistes qui ont façonné les États-Unis. À l’instar de l’historien états-unien Howard Zinn (dont je recommande vivement la lecture de son Une Histoire Populaire des États-Unis de 1492 à nos Jours) mais avec un pessimisme cynique, il nous invite à une relecture de l’Histoire états-unienne dépouillée de ces artifices mythiques. Car si les États-Unis sont une nation, ils sont également une narration, figée sur le celluloïd des pellicules cinématographiques (visionnez Griffith pour vous en convaincre). Car si les États-Unis ont une Histoire, ils sont surtout une multitude d’histoires, devenues plus ou moins légendaires. Vous connaissez sans doute la réplique : « lorsque la légende devient un fait établi, on imprime la légende ». Aussi le regard de Valerio Evangelisti est-il formateur. Il incite à remettre en perspective nos représentations sur les États-Unis à la lumière d’autres sources. C’est une expérience enrichissante, à la condition de supporter l’artifice de la magie qui permet à Pantera de se retrouver au cœur de l’affrontement social et politique, des deux côtés à la fois, et ceci sans coup férir. Il faut également faire abstraction d’une intrigue très ample qui à force de multiplier les détours et les divers points de vue, a tendance à égarer le lecteur et à ralentir sévèrement le rythme. Fort heureusement, Valerio Evangelisti retombe sur ses pieds avec un dénouement implacable. Celui imprimé par les vainqueurs mais pas sur le papier.
J'en suis à peu près à la moitié, et la pal fait bien 50 cm là...





